Le démon compagnon (qarîn)
Chaque être humain, croyant ou non, vit avec un compagnon invisible qui ne le quitte jamais. Le Coran et la Sunna en parlent avec une précision étonnante, et les savants de l’islam lui ont consacré des analyses fines, presque jamais traduites en français. Comprendre le qarîn, c’est comprendre d’où viennent une grande partie de nos pensées, et comment reprendre le dessus.
Le mot « qarîn » : être attaché à quelqu’un
En arabe, la racine q-r-n exprime l’idée de joindre une chose à une autre. Le qarn désignait la corde qui attache deux chameaux côte à côte, et le qarîn est donc celui qui est lié à vous et marche à vos côtés. Le mot n’est pas négatif en lui-même : le Coran l’emploie aussi pour un ami humain (As-Sâffât, 37:51) et pour le compagnon angélique, comme nous le verrons. C’est le contexte qui dit de quel compagnon il s’agit.
Deux compagnons, et non un seul
La plupart des gens pensent que l’homme n’a qu’un compagnon : le démon. Or le hadith rapporté par Muslim, dans sa version complète, dit autre chose. Le Prophète ﷺ a dit : « Il n’est aucun d’entre vous à qui n’ait été assigné son compagnon parmi les djinns et son compagnon parmi les anges. » On lui demanda : « Toi aussi, ô Messager d’Allah ? » Il répondit : « Moi aussi, sauf qu’Allah m’a aidé contre lui, fa-aslama, et il ne m’ordonne que le bien. » (Muslim 2814)
Chaque être humain est donc placé entre deux voix : celle de l’ange, qui l’appelle au bien, et celle du démon, qui l’appelle au mal. La vie spirituelle consiste, en grande partie, à reconnaître laquelle des deux parle.
C’est exactement ce que décrit la parole rapportée d’Ibn Mas‘ûd : « Le démon a une touche sur le fils d’Adam, et l’ange a une touche. La touche du démon est une promesse de mal et un démenti de la vérité. La touche de l’ange est une promesse de bien et une confirmation de la vérité. » (At-Tirmidhî 2988 ; les spécialistes discutent son attribution au Prophète ﷺ, mais elle est authentique comme parole d’Ibn Mas‘ûd.) Un critère simple en découle : une pensée qui pousse au désespoir, à la peur du bien ou au mépris de la vérité ne vient pas de l’ange.
« Fa-aslama » : un mot, deux lectures
Dans le hadith de Muslim, le mot fa-aslama a été lu de deux manières, et cette nuance a occupé les plus grands commentateurs :
- fa-aslama : « alors il s’est soumis », c’est-à-dire que le compagnon démoniaque du Prophète ﷺ est devenu musulman, ou du moins s’est soumis au point de ne plus ordonner que le bien. C’est la lecture que privilégient Al-Qâdî ‘Iyâd puis An-Nawawî dans son commentaire de Sahîh Muslim, en s’appuyant sur la suite du hadith : « et il ne m’ordonne que le bien ».
- fa-aslamu : « alors je suis à l’abri de lui ». Le démon reste un démon, mais le Prophète ﷺ est protégé de ses suggestions. C’est la lecture qu’avait retenue Al-Khattâbî.
Les deux lectures s’accordent sur l’essentiel : le Prophète ﷺ est protégé de toute influence de Satan. Mais elles portent aussi une leçon pour nous : même le compagnon le plus mauvais peut être maîtrisé. Le croyant ne peut pas supprimer son qarîn, mais il peut l’affaiblir au point de le rendre inoffensif.
Un autre hadith confirme que personne n’échappe à cette règle. Une nuit, ‘Âïcha, la mère des croyants, ressentit de la jalousie. Le Prophète ﷺ lui dit : « Ton démon est-il venu à toi ? » Elle demanda : « Ai-je donc un démon ? » Il répondit : « Oui. » « Et toi aussi ? » « Oui, mais mon Seigneur m’a aidé contre lui jusqu’à ce qu’il se soumette. » (Muslim 2815) La leçon est précieuse : la jalousie soudaine, le soupçon et la colère dans le couple sont souvent la voix du qarîn.
Sourate Qâf : deux compagnons, deux scènes
La sourate Qâf présente deux versets qui emploient le même mot, à quelques lignes d’intervalle :
- « Et son compagnon dira : “Voici ce qui est prêt auprès de moi.” » (Qâf, 50:23)
- « Son compagnon dira : “Seigneur, ce n’est pas moi qui l’ai fait transgresser, mais il était déjà dans un égarement profond.” » (Qâf, 50:27)
Les exégètes, dont Al-Qurtubî et Ibn Kathîr, rapportent que le compagnon du verset 23 est, selon la majorité, l’ange chargé de l’homme, qui présente le registre de ses actes. Celui du verset 27 est le démon, qui se désavoue. Les deux compagnons du hadith de Muslim se retrouvent donc au Jour du Jugement : l’un témoigne, l’autre fuit ses responsabilités.
Le verset 27 contient une leçon redoutable : le qarîn, qui a soufflé le mal toute une vie, dira devant Allah qu’il n’y est pour rien. Satan dit la même chose dans la sourate Ibrâhîm : « Je n’avais sur vous aucun pouvoir, si ce n’est de vous appeler, et vous m’avez répondu. Ne me blâmez donc pas, blâmez-vous vous-mêmes. » (Ibrâhîm, 14:22) Le qarîn propose, mais c’est l’homme qui décide.
Quand le qarîn se renforce
Le Coran décrit un second démon, qui vient s’ajouter au premier : « Quiconque s’aveugle sur le rappel du Tout Miséricordieux, Nous lui assignons un démon qui devient son compagnon. Ces démons les détournent du droit chemin, alors qu’ils se croient bien guidés. » (Az-Zukhruf, 43:36-37)
Le verbe employé, nuqayyid, évoque l’idée d’enchaîner ou d’attacher. Le délaissement du rappel d’Allah n’est donc pas neutre : il « attache » davantage l’homme à son démon. Le plus grave est la fin du verset : ils se croient bien guidés. Le qarîn renforcé ne se présente jamais comme un ennemi. Il se présente comme votre propre raison.
Comment le qarîn agit : de la pensée à l’habitude
Satan, a dit le Prophète ﷺ, « circule dans le fils d’Adam comme circule le sang ». (Al-Bukhârî 3281, Muslim 2175) Il ne pousse pas d’un coup à un grand péché : il procède par étapes. Ibn al-Qayyim les décrit avec une grande précision dans son livre Al-Fawâ’id : tout commence par une pensée furtive (khatra). Si on ne la repousse pas, elle devient une réflexion, puis un désir, puis une résolution, puis un acte, et enfin une habitude dont il est difficile de se défaire. Son conseil : il est bien plus facile de repousser une pensée à sa naissance que de combattre une habitude installée.
Dans Badâ’i‘ al-Fawâ’id, il explique aussi que Satan a un plan par niveaux. Il cherche d’abord à faire tomber l’homme dans la mécréance. S’il échoue, dans l’innovation religieuse, puis dans les grands péchés, puis dans les petits. S’il échoue encore, il l’occupe avec des choses permises mais inutiles. Et si le croyant résiste à tout cela, il le pousse à préférer une bonne action de moindre valeur à une meilleure. Le qarîn ne lâche jamais : il change seulement de cible.
Les waswas : ce qui est grave et ce qui ne l’est pas
Beaucoup de croyants souffrent de pensées horribles sur Allah, sur la religion ou sur leurs proches, et croient être devenus mécréants. Le Prophète ﷺ a rassuré ses compagnons qui ressentaient la même chose : quand ils lui confièrent avoir des pensées qu’ils n’oseraient pas prononcer, il répondit : « C’est là la foi pure. » (Muslim 132) Autrement dit, souffrir de ces pensées est la preuve que la foi est vivante : le voleur ne s’attaque pas à une maison vide.
Le Prophète ﷺ a aussi donné la conduite à tenir : « Satan vient à l’un de vous et lui dit : “Qui a créé ceci ? Qui a créé cela ?” jusqu’à lui dire : “Qui a créé ton Seigneur ?” Quand il en arrive là, qu’il cherche refuge auprès d’Allah et qu’il s’arrête. » (Al-Bukhârî 3276) Il ne faut donc pas discuter avec ces pensées, ni chercher à y répondre : il faut les couper.
Pour la prière, le Prophète ﷺ a même nommé le démon qui la trouble : Khinzab. Il conseilla à un compagnon qui s’en plaignait : « Quand tu le ressens, cherche refuge auprès d’Allah contre lui, et crache légèrement trois fois à ta gauche. » (Muslim 2203)
Enfin, Allah décrit Satan comme al-waswâs al-khannâs (An-Nâs, 114:4). Ibn ‘Abbâs a expliqué que al-khannâs est celui qui recule et se cache dès qu’Allah est mentionné, puis revient quand on L’oublie. Tout le traitement est contenu dans ce mot.
Ce que le qarîn ne peut pas faire
Il est essentiel de ne pas lui donner plus de pouvoir qu’il n’en a :
- « Il n’a aucun pouvoir sur ceux qui croient et placent leur confiance en leur Seigneur. » (An-Nahl, 16:99)
- « La ruse de Satan est certes faible. » (An-Nisâ’, 4:76)
- Il ne peut ni connaître l’avenir, ni vous forcer à agir. Il ne peut que suggérer.
Avoir un qarîn n’est pas une maladie ni une possession : c’est la condition de tout être humain. Il ne faut donc pas chercher à « l’expulser » par une roqya, mais à l’affaiblir au quotidien.
Le regard de la médecine : waswas ou TOC ?
Certaines personnes vivent des pensées obsédantes si envahissantes qu’elles ne peuvent plus prier, se laver ou vivre normalement : elles recommencent leurs ablutions des dizaines de fois, doutent sans cesse de leur intention, vérifient tout. Ibn al-Qayyim consacrait déjà, dans Ighâthat al-Lahfân, de longs chapitres à cette forme de waswas dans la purification et l’intention, et la condamnait comme une exagération contraire à la Sunna.
La médecine moderne connaît ce tableau sous le nom de trouble obsessionnel compulsif (TOC), qui se soigne très bien. Quand les pensées deviennent envahissantes au point de gâcher la vie quotidienne, il faut consulter un médecin ou un psychologue, en plus des moyens spirituels. Les deux ne s’opposent pas : le Prophète ﷺ a dit qu’Allah n’a fait descendre aucune maladie sans faire descendre son remède. (Al-Bukhârî 5678)
Comment affaiblir son qarîn au quotidien
- L’évocation d’Allah : c’est elle qui fait reculer al-khannâs. Les invocations du matin et du soir sont le premier rempart (voir notre routine de protection quotidienne).
- L’isti‘âdha dès la première pensée mauvaise : « A‘ûdhu bi-Llâhi mina ch-chaytâni r-rajîm ». Le Prophète ﷺ a dit d’un homme en colère : « Je connais une parole qui, s’il la disait, ferait disparaître ce qu’il ressent. » (Al-Bukhârî 3282, Muslim 2610)
- « Bismi-Llâh » avant chaque acte : en mangeant, en entrant chez soi, et même avant l’intimité conjugale, pour protéger l’enfant à venir. (Al-Bukhârî 141)
- La prière à l’heure : en se réveillant, le croyant défait les nœuds que Satan a noués pendant son sommeil par l’évocation d’Allah, les ablutions et la prière. (Al-Bukhârî 1142)
- Couper la pensée dès sa naissance, sans dialoguer avec elle, comme l’enseigne Ibn al-Qayyim.
- Fréquenter les bonnes compagnies : le compagnon humain renforce ou affaiblit le compagnon invisible.
Pour approfondir : Les waswas : comprendre les insufflations et les pensées qui tournent en boucle. Si les pensées deviennent insupportables ou font naître des idées noires, appelez le 0800 32 123 (Centre de Prévention du Suicide, gratuit, 24 h/24) et consultez où trouver de l’aide.
Références pour approfondir
- Le Coran : sourate Al-Jinn, Ar-Rahmân 14-15 et 33, Al-Hijr 27, Al-Ahqâf 29-32, Al-Kahf 50
- Sahîh Al-Boukhârî et Sahîh Mouslim
- Ibn Taymiyya, Majmoû‘ al-Fatâwâ, volume 19
- Ibn Kathîr, exégèse des versets cités
- Badr ad-Dîn Ach-Chiblî, Âkâm al-Marjân fî ahkâm al-jânn
- Ibn Al-Jawzî, Talbîs Iblîs
- Cheikh Khâlid Al-Habachî, alroqya.com
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